Maroc : Le mouvement du 20 Février raconté en 20 vidéos #20feb

Ce billet fait partie du dossier de Global Voices sur la contestation au Maroc 2011.

Avertissement : certaines vidéos de cet article contiennent des images violentes par nature. Discrétion conseillée lors du visionnage.

En janvier de cette année, avec le succès de la révolution tunisienne, des militants marocains ouvrirent un débat sur Facebook autour du thème du changement au Maroc, et créèrent un groupe qu’ils appelèrent “Liberté et Démocratie maintenant.” Quelques jours plus tard, le groupe émettait sa première déclaration “fondatrice” [en arabe]. Elle s’adressait au Roi.

Le roi du Maroc Mohammed VI jouit de vastes prérogatives constitutionnelles qui font de lui un monarque absolu qui selon la tradition règne et gouverne. Dans un pays où le chef de l’Etat est considéré comme sacré, le geste des activistes était sans précédent. Leur message est apparu à la fois hardi et dangereux. Il courait le risque d’une confrontation avec l’establishment [en anglais] mais était aussi porteur de ce que beaucoup de Marocains voulaient faire entendre au roi : apporter “les réformes nécessaires au système politique pour permettre aux Marocains de se gouverner eux-mêmes”; “rompre avec le passé pour de bon et irrévocablement.”

Le dimanche 20 février fut choisi pour une manifestation nationale non-violente qui se tiendrait dans toutes les villes du Maroc. C’est la date qui marquera le début du mouvement pour la démocratie au Maroc et lui donnera son nom.

Les médias généraux, pour la plupart propriété ou sous influence du pouvoir, ignorèrent l’appel. Seule une poignée de journaux papier et en ligne [en arabe] transmirent le message. Les activistes durent se tourner vers l’internet, et utilisèrent à plein un puissant média social pour faire passer leurs mots d’ordre, par la vidéo.

Tandis que leurs opposants voulaient discréditer le mouvement à coup de vidéos eux aussi, les activistes eurent l’audace de révéler leur identité, de regarder la caméra en face et raconter leur histoire eux-mêmes. Ils ont filmé les manifestations, chanté des chants pour la réforme, retransmis en direct des rassemblements, parodié leurs détracteurs et rallié des concitoyens à leur cause.

Voici un choix des 20 vidéos les plus vues et diffusées qui ont balisé le cours du Mouvement du 20 février depuis ces 10 derniers mois.

Premier appel

La première vidéo postée par “Liberté et Démocratie maintenant” montre Oussama Lakhlifi, un des fondateurs, décliner les principales revendications du groupe [en arabe] (vidéo mise en ligne par Lakomechannel):

“Je suis Marocain et je me joins à la contestation”

Un virulent débat en ligne a ensuite mis aux prises les partisans et opposants à la manifestation programmée. Des responsables publics se sont embarqués dans une campagne de discrédit [en anglais] du mouvement basé sur la jeunesse, pendant que d’autres figures publiques le soutenaient ouvertement [en anglais].

Une semaine avant le début des manifestations, les activistes publièrent une vidéo soigneusement réalisée pour expliquer pourquoi ils descendaient dans les rues. Le film aussitôt devenu viral a été déterminant, pense-t-on, pour rallier au mouvement un grand nombre de sympathisants [sous-titres en anglais] (vidéo mise en ligne par le Mouvement20fevrier, réalisée par Montasser Drissi):

Le film de Montasser Drissi a créé un ‘mème’ qui a été copié par d’autres activistes [en anglais] à travers le pays et au-delà (Paris, Montréal, etc.).

“Qui nous sommes et ce que nous voulons”

Pour tâcher de faire taire les rumeurs [en arabe] et accusations [en anglais], les activistes publièrent une vidéo “explicative” sur le mouvement deux jours avant le début des manifestations [sous-titres en anglais] (vidéo mise en ligne par le Mouvement 20 Fevrier, réalisée par Montasser Drissi):

Le 20 février

Au jour dit, des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans tout le pays. Sauf quelques cas de vandalisme à Marrakech, les manifestations se sont déroulées sans violence, démentant les affirmations qu’elles dégénéreraient en chaos. Le mouvement paraissait avoir remporté sa première victoire. Le blogueur de la première heure Larbi d’écrire :

Le mouvement du 20 février a donné beaucoup de gages aux autorités marocaines. Charge au pouvoir marocain de ne pas être sourd et aveugle, de se montrer responsable et de répondre aux aspirations légitimes des manifestants. A chacun de prendre ses responsabilités. Et aujourd’hui le sens de responsabilité se place du côté des manifestants pas du côté du pouvoir marocain.

Le discours du roi

Le 9 mars, le roi parut répondre pour la première fois aux contestataires dans un discours annonçant une réforme constitutionnelle et son engagement à transmettre certaines de ses prérogatives à des représentants élus.

Pour les activistes, les réformes annoncées étaient loin du compte, et ils publièrent une nouvelle vidéo [en arabe] annonçant une “semaine d’action et de volontariat pour mobiliser sur les déficiences des services publics.” La semaine commencerait par une campagne de don du sang et s’achèverait avec une manifestation à l’échelle nationale (vidéo mise en ligne par Moroccans For Change):

Un nouveau clip [en arabe] sur internet appela à une manifestation de masse le 20 mars (vidéo mise en ligne par le Mouvement 20 Fevrier, réalisée par Montasser Drissi)

Le 20 mars a vu un nombre record de manifestants dans les rues relayer le mouvement dans pratiquement chaque village et bourg du pays.

La marche de la “loyauté”

En avril, un obscur groupe pro-régime annonça son propre rassemblement, appelant à une marche de “loyauté au roi.”

La vidéo ci-après [en arabe], réalisée Ghassan El Hakim, a reçu le prix du Meilleur Film [en anglais] au Festival Yallah du Film, à Paris, qui couronne les courts-métrages dédiés aux révolutions arabes. Les acteurs jouent un partisan et un opposant de la “Marche de la loyauté.” Tous deux tombent finalement d’accord pour finalement ne pas participer (vidéo mise en ligne par Che Ghassan, réalisée par Ghassan El Hakim) :

Le Makhzen

De nombreux slogans répétés lors des manifestants visaient l’élite corrompue du Maroc, ce que les Marocains ont coutume d’appeler le Makhzen [en anglais]. Sur cette vidéo mise en ligne par Mamfakinch , un petit Einstein explique le concept de Makhzen en détail :

Hoba Hoba Spirit

Le groupe marocain de musique pop Hoba Hoba Spirit a alors publié une chanson de soutien au mouvement du 20 février, qui revisitait l’hymne national tunisien : “Quand le peuple veut vivre, le destin ne peut manquer de répondre. L’oppression disparaîtra. Les chaînes se briseront à coup sûr” (clip vidéo mis en ligne par Mamfakinch):

Mai sanglant

Le 15 mai, les activistes pro-démocratie décidèrent de marcher sur un supposé centre secret de détention [fr], surnommé Guantémara situé à l’extérieur de la capitale Rabat. La police a eu la main lourde pour les accueillir.

Une semaine après, la police dispersa brutalement les manifestants en les rouant de coups et les pourchassant dans les rues de Rabat et d’autres grandes villes. Hilana Rizky, une militante du mouvement du 20 février, a publié ce témoignage sur YouTube de ce qui s’est passé le 22 mai (vidéo mise en ligne par Moroccans For Change) :

Mai a marqué un tournant dans l’attitude des autorités envers les contestataires. Les plate-formes de médias citoyens comme Mamfakinch.com ont ont joué un rôle significatif pour collationner et diffuser des matériaux documentant les violences policières, et la parodie également, comme le montre le clip ci-après [en arabe], mis en ligne par Zorro of Morocco :

Chants de la révolution

L’art a été un recours fréquent pour les activistes qui s’en sont servi pour dénoncer la répression policière. Dans cette vidéo [en arabe], les rappeurs Mouad “L7a9ed” et Jihane chantent “Mellit!” (j’en ai marre !) (Vidéo mise en ligne par l7a9d) :

Moad “L7a9ed” a été arrêté le 9 septembre 2011, pour agression. Beaucoup pensent que sa détention a un motif politique, et est plutôt due aux paroles de ses chansons qui critiquent ouvertement le régime. Une mobilisation a appelé à la libération immédiate de Mouad. Pour plus d’information, voir L7a9ed.com).

“L’homme à la hache”

Fin mai, la vidéo ci-après [en arabe] n’a pas tardé à faire sensation sur internet. Elle montre un ultra-nationaliste anonyme menacer des militants du 20 février avec une hache, et les qualifier de traîtres (vidéo mise en ligne par insansarih) :

Le changement ? Quel changement ?

Le 17 juin, le roi prononça un second discours esquissant la réforme constitutionnelle. Télévision publique et presse furent mobilisées pour propager les idées réformistes. Les ondes ont réduit à la portion congrue les opposants aux amendements proposés, à qui il ne resta que l’internet pour faire valoir leur point de vue.

La vidéo ci-après parodie le genre d’enthousiasme aveugle et uniforme souvent dépeint par la télévision d’Etat (vidéo mise en ligne par nordahhan) :

Les réformes proposées restaient loin des attentes du mouvement du 20 février, qui publia une nouvelle vidéo appelant au boycott du référendum (vidéo mise en ligne par le Mouvement 20 Fevrier, réalisée par Montasser Drissi):

D’autres vidéos allaient dans le même sens, comme ce petit film [en arabe] du jeune réalisateur Nadir Bouhmouch:

Le jour du scrutin, des activists armés de leurs appareils photos et téléphones portables détectèrent les irrégularités et postèrent images et vidéos sur l’internet. Le blog 24-Mamfakinch publia la vidéo suivante qui se répandit rapidement sur les journaux en ligne et montre des individus non identifiés tripoter une urne bien après la fermeture du bureau de vote et avant tout décompte des voix (vidéo mise en ligne par Referendum Maroc) :

Réforme en trompe l’oeil

La nouvelle constitution fut adoptée par un raz-de-marée mais les activistes restaient résolus. Ils publièrent une nouvelle vidéo au début de septembre, appelant à une protestation nationale pour dénoncer ce qui est pour eux une réforme en trompe l’oeil et une constitution laissant au monarque un droit de veto prévalant sur les représentants élus (vidéo mise en ligne par Movement20Fev, réalisée par Montasser Drissi) :

Mamfakinch !

En octobre, les blogueurs et activistes arabes de premier plan se sont réunis à Tunis. Ils ont eu ce message pour leurs homologues marocains : Mamfakinch! (Nous ne renoncerons pas !) (vidéo mise en ligne par Mamfakinch.com) :

“Mon Makhzen et moi”

Nadir Bouhmouch est un jeune cinéaste marocain qui vit en Californie. Il a suivi tout l’été les jeunes activistes du mouvement du 20 février et s’apprête à sortir sous le titre “Mon Makhzen et Moi !”, son nouveau film qui “enquête sur ce qui a donné naissance à la révolte et sur les obstacles qu’elle rencontre dans sa lutte pour la liberté, la démocratie, les droits fondamentaux et la fin de la corruption et de la pauvreté.” Voici la bande-annonce :

L’an prochain, inchallah

Le mouvement du 20 février a été un élément moteur du changement au Maroc pendant tout 2011. Comme dans les autres pays arabes, il s’est servi abondamment des médias sociaux et d’internet pour coordonner les actions de ses membres et diffuser son message. Malgré les réformes menées par le régime (une nouvelle constitution en juillet, un parlement nouvellement élu en novembre et un gouvernement de coalition conduit par le parti islamiste PJD dont l’annonce est attendue cette semaine), le roi n’en reste pas moins le chef absolu, avec un entourage qui détient des pouvoirs politiques et économiques exorbitants.

Quel rôle pourra jouer l’année prochaine le mouvement du 20 février alors que la fatigue révolutionnaire commence à gagner du terrain ? Restera-t-il assez créatif pour tenir ?

Zineb Belmkeddem, l’un des visages les plus reconnaissables du mouvement du 20 février, fait voeu de poursuivre la lutte. Elle chante “longue vie au peuple !” (vidéo mise en ligne par MoroccanYouth(‘Jeunesse marocaine’) :

Ce billet fait partie du dossier de Global Voices sur la contestation au Maroc 2011.
Ecrit par Hisham Almiraat · Traduit par Suzanne Lehn

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